François Mitterand en colère !

Publié le par andre-girod.over-blog.com

Extrait de " Flammes du père inconnu":

rencontre orageuse avec François Mitterand

 

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Or en octobre 1968,  l’université voisine, Cornell College ( voir Cornell college Iowa ), à trente kilomètres, accueillit un personnage qui avait déjà fait parler de lui mais qui plus tard serait sur le devant de la scène politique en France. Il avait été choisi sur cette  fameuse brochure par le comité des conférences comme on achetait un esclave au 19e siècle et un poste télé à notre époque. Tout se vend et s’achète sur catalogue.. Nous étions tous conviés à assister à ses prestations qui consistaient à des échanges avec les étudiants et les professeurs, à une longue entrevue à la télévision locale, émission de l’après-midi, le passe-temps des ménagères et enfin à une réception un soir chez le doyen. Son séjour durerait quelque quarante-huit heures et il serait payé deux mille dollars, chèque tiré sur une banque américaine. En deux mots, le décor est posé et le personnage peut entrer en scène.

 

Cet invité de marque n’était autre que François Mitterand qui en 1968 connaissait sa traversée du désert. Mai 1968 lui avait porté un coup fatal et sa crédibilité avait été sérieusement ébranlé par le scandale de l’Observatoire. Comme de nombreux européens, victimes d’une baisse de régime et en mal d’adulation artificielle, il avait inscrit son nom sur le papier glacé de la revue. Il y étalait comme à la vitrine d’une maison close d’Amsterdam, son curriculum et les diverses options qu’il offrait pour satisfaire son auditoire. Suivaient les tarifs de ses prestations. Alors le client sélectionnait les services qu’il préférait, le tout sous couvert d’interactivité culturelle.

 

Au jour dit, ce vendredi 25 octobre 1968, je me rendis avec certains de mes étudiants, les plus courageux, puisque les autres n’avaient pas la moindre notion de qui était cet énergumène, sur le campus de Cornell, l’université amie. Nous suivîmes notre conférencier une partie de la matinée et le retrouvâmes sur le plateau de télévision d’une chaîne locale. J’avoue que quand je le vis en chair et en os, je le détestai d’instinct. Il représentait à mes yeux, tout comme Lapiche du TCF auparavant, en dehors de toute opinion politique, le type d’individu qui donnait une mauvaise image de la France. Pédant, un brin cynique, méprisant envers les inférieurs culturellement, il regardait de haut ceux qui lui étaient présentés. Lorsque je lui serrai la main, je ne sentis que des phalanges molles tendues lascivement comme pour un baise-main. Mon impression fut déplorable et c’était lui le ministre de l’intérieur qui avait envoyé au casse-pipe des milliers d’appelés en Algérie. Comme j’avais bien fait de refuser d’entrer dans la fournaise. Néanmoins j’eus le savoir vivre de n’en rien laisser paraître. Inutile de le juger plus longtemps d’un passé qui avait quitté mon esprit. Du bout des lèvres, avec une moue pincée, il avança une plate formule de politesse.  Je m’en contentai et n’en fis pas une minute de gloire. Pour se retrouver après son long parcours historique à quémander une obole en plein cœur des champs de maïs, il devait y avoir le feu en la demeure. Ni tapis rouge, ni véhicule blindé, juste un professeur dans sa vieille Toyota qui l’avait récupéré à l’aéroport. Son ego en prenait un sacré coup, lui l’habitué des couloirs de ministères et des antichambres de palais présidentiels. Enfin ce qu’il ne fallait pas faire pour deux mille dollars ! Et son regard, derrière ses paupières lourdes et plissées indiquaient clairement que sa souffrance n’était que provisoire. Il serait bientôt propulsé à nouveau dans la sphère qui lui convenait le mieux : la fréquentation des grands de ce monde. En attendant il ramait.

 

Les cours n’apportèrent rien de spectaculaire et aucun secret d’état ne fut révélé. Ce n’était qu’une suite de détails baroques qu’il utilisait pour se faire mousser et essayer de diminuer l’importance du rôle de de Gaulle dans la solution des divers problèmes de la France : économie, indépendance, Algérie. Pas de quoi contester les faits. Rien sur son passé de Vichy ne transpira, il avait conscience que d’en parler s’il en avait le courage, n’aurait en rien servi la place qu’il voulait se faire dans l’Histoire. Les étudiants, certains avec timidité dû à l’hésitation de leur français, avaient préparé des questions rédigées sur un bout de papier. Il écoutait distraitement puis par quelques phrases bien onctueuses répondait. Dans l’après-midi comme prévu au programme, nous nous retrouvâmes une trentaine assis autour du plateau de télévision. Le présentateur commença par une rétrospective rapide à cerner son invité et un bref résumé donna l’ampleur de sa carrière. Le tout en anglais. Près de Mitterand, un professeur de langue traduisait puisque les connaissances linguistiques de l’ancien ministre étaient proches de zéro. Il secouait la tête de satisfaction d’entendre réciter son curriculum. Puis les questions du meneur de jeu débutèrent. Beaucoup trop simplistes, même débiles qui ne faisaient que montrer l’incompétence du journaliste, rien qui aurait pu l’offusquer, au point de faire sourire l’homme politique. Il était habitué à plus virulent devant un parterre de reporters qui le harcelaient. A cette émission, de l’eau de rose, du soporifique. Puis ce fut le tour des étudiants et il était convenu que j’étais chargé de la traduction lorsque l’interrogation venait de l’un des miens.

 

Je ne sais pas d’où mon étudiant sortit la question mais elle était chargée à bloc : elle touchait son rôle au stade Charlety pendant les journées de mai 1968 . Je jure par tous les dieux de la terre que je ne lui avais pas soufflée. Mitterand encaissa le coup et plissa les paupières comme si son regard voulait s’enfuir au plus profond de lui-même. Il avait été touché car cet épisode n’était pas l’un de ses plus glorieux. Puis calmement, il se lança dans une diatribe que j’eus du mal à suivre. Mais ses propos étaient remplis de mauvaise foi, d’explications évasives et il tentait de  faire prévaloir son attitude comme essentielle dans la suite des événements. Je devais traduire. Je le fis mais en apportant des précisions qu’il n’avait pas incluses dans sa réponse. Quelqu’un dut lui souffler quelque chose à l’oreille puisque j’avais à peine fini qu’il bondit et se mit à m’insulter d’avoir tenu de tels commentaires. Alors l’émission s’anima au grand désarroi du présentateur mais à la joie des spectateurs. Il y avait du grabuge. Les remarques jaillirent de sa bouche comme des insultes et mes répliques étaient toutes aussi véhémentes. Je suis sûr que les téléspectatrices avaient posé leur fer à repasser ou s’étaient arrêtées de faire la vaisselle. Le ton monta sèchement de sa part et de la mienne. Je n’étais pas facilement intimidé même par un futur président de la République, ce que je ne savais pas évidemment. Le duel verbal se termina par un vigoureux « petit con de fasciste »   que me lança le triste individu en colère. Alors j’éclatai : le tutoiement prévalut, on n’insulte pas de la sorte un gamin de Ménilmontant. Je lui lançai au visage que lui  ministre avait entériné la politique de la torture systématique à Alger, lui s’était, avec son gouvernement, lancé dans une guerre colonisatrice et moi qui avais refusé cette opération et avais été condamné pour mon action, il me traitait de fasciste. Le monde à l’envers. Au fond de moi, je jubilais car j’avais un avantage certain : je traduisais en anglais mes propres répliques tandis que les siennes restaient lettre morte puisqu’il ne pouvait les traduire lui-même. Enfin le présentateur réussit à calmer le jeu. Ebahis mes étudiants m’observaient, le regard incrédule. Je m’étais attaqué à grosse pointure quoiqu’il n’aient aucune idée de qui était Mitterand. Mais nous n’étions pas à l’assemblée Nationale ou à un congrès du parti socialiste. Nous étions dans les grandes plaines du Mid West à des années-lumières des magouilles à la française. Evidemment, il était loin de penser qu’il serait en plein cœur de l’Amérique, agressé de la sorte par un expatrié. En tout cas l’affaire fit grand bruit dans le coin puisque le lendemain un article dans le grand journal régional le « Des Moines Register » apparut dans la page politique. Dans cette minable affaire franco-française, nos deux noms seront à jamais liés.

 

Le soir de cette empoignade, Mitterand se rendit à la réception qui lui était destinée. J’avais reçu le même carton. Aucune raison de me démettre. La soirée bon chic bon genre se tenait dans une grande propriété et les invités se mouvaient des salons au jardin. Lorsque Mitterand apparut des groupes s’agglutinèrent autour de lui et un brouhaha s’ensuivit où chacun soit par un mot en français soit par une phrase amicale, venait rendre hommage au monarque. Conversations anodines, bribes de dialogue sans importance, les amuse-gueule mondains qui s’échangent dans ce genre de rencontres. Je l’ai déjà mentionné, c’est ce type de contacts humains dont j’ai  horreur, un brassage d’individus qui le verre à la main , un gâteau dans l’autre, essaie de s’échanger des cartes de visite. Au coin des lèvres, on aperçoit un bout dre biscuits et la bouche asperge de postillons remplis de restes de canapés. C’est horrible surtout que vous sentez que vous-mêmes vous agissez de la même manière.

 

 Je m’étais mis dans un endroit sombre à sourire des battements d’ailes des papillons de nuit. Peu à peu, faute d’entretien approfondi dû aux problèmes de langue et à son refus de s’abaisser au niveau de ses interlocuteurs qu’ils épiait à travers ses paupières à demi fermées, la cour se dispersa et Mitterand se trouva comme abandonné. Il se dirigea vers un coin calme et j’en profitai pour sortir de l’ombre et m’approcher de lui. Il leva la tête et me reconnu comme l’audacieux qui lui avait chatouillé les côtes. Détendu, je lui demandai comment il avait trouvé cette région d’Amérique. Je ne me souviens plus de sa réponse. Alors je lui dis que les difficiles moments qu’il vivait n’étaient qu’une mauvaise passe et que bientôt il atteindrait son objectif. A nouveau ce plissement de paupières, ces lèvres avancées en cul de poule qui lui donnaient un air pincé. Curieux, il voulut savoir de quel avenir je parlais. En 1969 son horizon politique était  funeste et même s’il avait toute confiance en lui-même,  de profonds doutes existaient sur son avenir. Un étrange dialogue s’instaura entre nous dont je vais essayer de reproduire aussi fidèlement que possible le principal. Je lui prédis qu’il sera un jour président de la République pour deux raisons majeures. Il tendit l’oreille. La première venait de son caractère : il était têtu, déterminé, suffisamment fourbe pour tromper son monde, sans scrupules et fin connaisseur de l’âme humaine. Il avait suffisamment retourné sa veste au cours de sa carrière pour le faire encore une fois en unifiant le parti socialiste et en phagocytant les communistes pour former une grande gauche. Ce n’était qu’une question de temps et d’organisation puisque ses convictions semblaient inébranlables. Temps d’une pause. Il devait digérer mes propos. Puis il me dit : et la seconde ? Je marquai un silence et doucement entre quatre z yeux ,  je répondis : l’Histoire de France a toujours prouvé que les Français adorent se faire enculer. Il ne souffla mot, sembla réfléchir et murmura : voilà un bien beau raccourci de l’Histoire de France !

 

Je ne sais plus ce qui se dit par la suite mais je crois que l’entretien était terminé. Il fut alors rejoint par une jeune femme, d’à peine vingt-cinq ans ,qui l’entraîna vers des invités qui le réclamaient. Il l’avait présentée comme sa nièce mais avait, aux dires des hôtes qui l’accueillaient,  insisté pour partager la même chambre qu’elle. Personne n’était dupe. A me demander si ce n’était pas la Pingeot qu’il trimballait derrière lui ? Et peut-être même que ce soir-là , tout fringuant à l’idée que je lui avais suggérée qu’il serait président de la République, il ne la mit pas en cloque !

 

Mais est-ce aussi le moment de faire étalage de cette autre rumeur qui circula longtemps concernant le règlement de cette virée. D’après quelques éléments qui peuvent être facilement vérifiables, Mitterand, pour sa présence, avait reçu deux mille dollars payés par chèque. Ce que ne savent pas les Français donc pas Mitterand lui-même, c’est que les banques américaines ne gardent pas les chèques. Une fois passé par le circuit bancaire, l’original que vous avez signé et donné à votre fournisseur vous reviendra automatiquement. Au dos, vous verrez sur quel compte a été placé l’argent. Alors quand le chèque revint, il y avait mention d’une banque étrangère mais pas française. Je n’en dis pas plus car la rumeur visait un paradis fiscal ! Mais encore une fois, faisons taire les sales racontars qui n’ont pour but que de faire mal aux hommes politiques ! Vraiment vache en ce paragraphe, de faire ressurgir d’un trouble passé Pingeot et la Suisse. Péan s’en serait frotté les mains !

 

 Je n’ai plus revu Mitterand sinon dans les journaux et à la télévision. De nombreuses années plus tard dans le cadre de mes responsabilités, je reçus une invitation à une réception au Palais de l’Elysée. J’y envoyai ma femme à ma place. Rencontrer Mitterand ne m’intéressait plus. Je n’ai jamais été coureur de célébrités ni fanatique de vedettes et dieu sait si j’en ai rencontré dans ma carrière. Je laisse cet homme-là face à l’histoire qui l’a déjà bien malmené.

 

Pourtant, en souriant, je me demande si je n’ai pas eu tort de m’en prendre si vivement à lui. Peut-être avais-je laissé passer ma chance de coller aux basques d’un homme politique qui en 196ç, était au fond du gouffre, obligé de venir en Amérique pour faire la manche. En lui passant la main dans le sens du poil, en cirant ses pompes et en essayant de l’encourager dans sa marche vers un brillant avenir, ce soir-là, j’aurais pu devenir un de ses adeptes et bien me placer dans son carnet d’adresses. Il avait besoin à cette époque d’être soutenu, conseillé, apprécié. L’aurais-je fait en restant en contact avec lui, il s’en serait souvenu et en rentrant en France à le revoir devenir l’un de ses proches. Alors Girod aurait pu devenir un personnage important dans ses divers gouvernements, ministre de l’Education et détrôner Lang collé bien plus tard à ses bottes, ou Affaires Etrangères ? Il s’en faut de peu pour se mettre à la traîne d’un homme politique qui monte surtout si vous servez de porteur d’eau et de miroir quand il est dans le trou. Mais je n’avais pas l’ambition suffisante ni le machiavélisme acerbe pour le suivre et accepter ses idées. J’aurais pu devant cette gloire éventuelle épouser un profil proche du sien mais cela aurait nécessité de vendre mon âme au diable ! 

  

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Huberaime 09/10/2011 21:17


Bonsoir Monsieur
Effectivement, vous avez eu une rencontre mémorable et peu commune avec Mitterrand. Je ne l'ai jamais trop aimé moi non plus. Je me souviens du direct à la télé le 28 mai 1968: "Je suis candidat".
Mon expérience est moins remarquable que les vôtres mais pas mal tout de même, si vous voulez me faire l'honneur de lire mon travail. Si vous aimez, aidez-moi à en faire la promotion:
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J'ai écrit récemment un billet sur Lauris:
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HT